Les livres du mois
mars
Anne
Herbauts
Petites météorologies
Casterman/Les albums Duculot.
Dès 4 ans
L’automne
dernier, la jeune artiste belge Anne Herbauts a publié deux ouvrages
sur le thème du temps : dans l’un, intitulé avec malice
Petites météorologies, elle fait des pages du livre un espace
infini, un lieu où inventer l’aventure d’une lecture. C’est
aux enfants et à ceux qui en ont gardé l’âme qu’il
incombe de trouver les cachettes, soulever des portes de papier, guigner derrière
des fenêtres. L’histoire patiente, sous la page : il y est question
d’une lettre qu’une amoureuse envoie à un amoureux ; un
petit nuage rose sorti d’une théière traverse verger,
mer, forêt, ville et usines pour rejoindre un nuage bleu sorti d’une
cafetière ; et une chaise rouge attend. On est là au cœur
même de l’univers d’Anne Herbauts, qui sait mieux que quiconque
dérouter son lecteur avant de l’envoyer parcourir les délicats
chemins qu’elle trace pour lui. Il faut de la persévérance
et de la curiosité pour comprendre ce message de liberté absolue
; et la récompense est là : traverser cet album sans mots, c’est
comme faire un long voyage en train à la nuit tombée. Les lumières
nous font surprendre des intimités, nous rendent témoins de
ces moments particuliers, heureux ou malheureux, de vies qui dans leur simplicité
même touchent à l’universel.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 27 janvier 2007
Anne
Herbauts
De temps en temps
Esperluète éditions.
Dès 13 ans et pour tous
«
De temps en temps, je me retrouve à réfléchir sur le
dire, sur le faire, sur le taire. » C’est ainsi que débute
l’autre ouvrage d’Anne Herbauts, qui est une longue interrogation,
mais aussi comme un état des lieux, de l’acte de la création.
Celle qui souvent « questionne le jour derrière la fenêtre
» cherche à mieux ressentir cette disposition particulière
qui est celle où les idées prennent corps, où le blanc
– de la page, des pensées, des attentes et des manques –
s’emplit de la vie vue, ou rêvée, sorte de collision avec
le réel qui tout à la fois blesse et émerveille celle
qui s’en fait le témoin. Je ne crois pas avoir lu de livre «
théorique » plus poétique : Anne Herbauts s’interroge
sur les motifs qui toujours reviennent dans ses pages, sur les distractions
minuscules qui meublent les jours – d’où peut-être
son penchant pour les papiers peints, les images et les thèmes récurrents.
Ses illustrations, où le palpable et le spirituel cohabitent en toute
sérénité dans une naïveté revendiquée,
sont un enchantement de plus.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 27 janvier 2007
Thomas
Scotto
Mon papa migrateur
Illustr. d’Elodie Nouhen
Editions Sarbacane.
Dès 5 ans
Comme
le titre de son ouvrage nous permettait de l’espérer, c’est
de façon très poétique que Thomas Scotto évoque
les rêveries d’un enfant dont le père prend pour un oui
ou pour un non « le courant d’air suivant ». Bien sûr
ce papa migrateur revient, rapporte de petits cadeaux et promet qu’il
emmènera plus tard son fils avec lui, mais le manque est là,
et l’enfant voudrait parfois se cacher sous les chemises, au fond de
la valise.
Un beau thème, que celui de ce parent aimé dont l’absence
est aussi une invitation à parcourir le monde : car c’est comme
en éclaireur que le papa sillonne les continents ; il trace des chemins,
ouvre des voies que son fils, tous deux en sont certains, parcourra à
son tour un jour. Aux phrases mélodieuses de Scotto, à son texte
qui sonne juste et demeure limpide tout en proposant un univers richement
métaphorique, répondent les images d’Elodie Nouhen : soignant
ses fonds comme pour mieux y ancrer la légèreté et la
transparence d’envols à chaque page réinventés,
elle ouvre grandes portes et fenêtres, occupant avec un art des couleurs
ardemment maîtrisé les longues plages de cet album au beau format
à l’italienne.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 13 janvier 2007
Kazumi
Yumoto
Les patins à glace
Illustr. de Rimako Horikawa
Trad. de Paul Paludis
Autrement Jeunesse.
Dès 7 ans
Ce
sont des émotions très humaines qu’incarnent les héros
à quatre pattes de ce roman illustré : un jeune renard parti
à la découverte du monde parvient, épuisé, au
bord d’un lac. Déjà il rêve d’aller plus loin,
de franchir l’étendue d’eau. Pour cela, lui dit la petite
souris, il faut attendre que la nouvelle lune arrive, et avec elle les grands
froids. Cette même souris sera bien malheureuse de voir son compagnon
– pourtant querelleur – l’abandonner…
Une histoire d’amitié, mais aussi de rapports de force, d’apprivoisement
malaisé, de bonheur exigeant : les animaux, au gré de leurs
attentes, déclinent une gamme de sentiments complexe. Pages en couleur
et en noir et blanc alternent régulièrement, mais la finesse
du trait reste la même, l’occupation légère de l’espace
aussi ; la narration se construit pas à pas, on glisse insensiblement
d’un sentiment à un autre, on découvre la force de ce
qui ne se dit ni ne se montre, mais que l’absence éclairera mieux
que toute parole. On ne s’étonne pas que ce soient deux artistes
japonaises qui proposent cet ouvrage plein de délicatesse.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps du 13 janvier 2007
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