
Les livres du mois
décembre
Jérôme
Ruillier
Ici c’est chez moi
Autrement
Jeunesse
Dès 3 ans
Un
petit garçon dessine avec une craie une longue ligne sur le sol. Puis
il s’installe d’un côté du territoire ainsi déterminé
et décrète « Ici, c’est chez moi ! ». Quand
un escargot traverse cette « frontière », l’enfant
redessine vite la portion de ligne effacée. Quand une branche d’arbre
empiète sur son espace, il la scie. L’ombre d’un nuage,
une plume au trajet incontrôlable le contrarient beaucoup : personne
n’a le droit d’entrer chez lui. Un autre bambin le comprend parfaitement
et, voyant la ligne tracée sur le sol, rebrousse aussitôt chemin.
Un doute saisit alors le premier enfant qui efface toute frontière
et s’empresse de rejoindre ce copain potentiel : « Tu viens jouer
avec moi ? »
Proposant un minimum d’éléments textuels, évoquant
le passage du temps par de délicates variations graphiques, cet ouvrage
est une merveille de délicatesse et de retenue. Entre besoin de s’affirmer
et besoin de l’autre, entre jouer à faire semblant et faire semblant
de jouer, les limites sont parfois indécises. Et les beaux fonds travaillés
deviennent le décor d’une tendre aventure enfantine que Jérôme
Ruillier excelle à raconter à coups de petits riens qui en disent
beaucoup.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 13 octobre 2007
Jean-Philippe
Blondel
Un endroit pour vivre
Actes Sud Junior / D’une seule voix
Dès 12 ans
Ce
sont les mots d’un adolescent de seize ans, qui coulent tout au long
de ce récit, mots qui disent tant sa sensibilité au monde qui
l’entoure que son désarroi : quel autre sentiment évoquer
face à l’autoritarisme acharné d’un nouveau proviseur
décidé à rétablir l’ordre dans le lycée
? De sermons en interdictions, de menaces en mesures de rétorsion,
c’est la notion même de l’école comme lieu de vie
que le proviseur désavoue. Alors le narrateur prend son caméscope
et commence à les traquer partout où ils se cachent, ces «
signes de vie », et Dieu sait que le lycée en regorge, amour,
tendresse, jalousie, larmes, ce serait quoi d’autre, la vie ? C’est
la première fois que Jean-Philippe Blondel écrit pour les jeunes
; il dit avoir voulu rendre hommage à certains élèves,
côtoyés et estimés au cours de ses années d’enseignement.
Cela donne un texte plein de verve et d’idéal, qui s’achève
sur une scène peut-être inspirée du Cercle des Poètes
disparus : l’affirmation symbolique qu’il est possible de ne pas
se résigner à une existence dictée par un conformisme
frileux.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 13 octobre 2007
Elisa
Amado
Le Tricycle
Illustr. d’Alfonso Ruano
Le
Sorbier
Dès 7 ans
C’est
l’album des compréhensions silencieuses et des peurs inexprimées
: l’auteure est guatémaltèque et l’illustrateur,
espagnol, avait en particulier peint les superbes images de La Rédaction
(Syros 2003). Si cet ouvrage nous revient en mémoire, c’est parce
que Le Tricycle lui est proche à bien des égards : ici aussi
un enfant comprend, à sa façon, l’extrême gravité
de certaines situations et choisit de travestir la réalité.
Margarita est une petite fille aisée. Juste derrière la haie
du jardin de sa belle maison, il y a la baraque de ses voisins, qui sont aussi
ses copains de jeu. Un jour, elle surprend Chepe et Rosa en train de voler
son tricycle et de le cacher dans un carton…
Beaucoup de non-dits, pas ou peu d’explications : la narration pourrait
sembler éclatée mais il n’en est rien, car lorsque les
mots font défaut des gestes viennent, qui disent la compréhension
de la mère, son souci de rassurer sa fille, sa fierté muette
de la voir prendre le parti des plus démunis. Les scènes se
succèdent, appréhendées de la cime d’un arbre-refuge
dans un premier temps, puis à hauteur d’homme lorsque s’esquisse
la prise de conscience naissante de la fillette.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 29 septembre 2007
Ondjaki
Ceux de ma rue
Traduction de Dominique Nédellec
La Joie de lire / Rétroviseur.
Dès 13 ans et pour tous
Second
ouvrage traduit en français de l’auteur angolais Ondjaki, Ceux
de ma rue se veut explicitement autobiographique, puisqu’il vient rejoindre
la très convaincante collection Rétroviseur de La Joie de lire.
Le principe est toujours le même : raconter, en 22 chapitres, l’enfance…
jusqu’au moment où elle vous quitte. On est à Luanda,
au début des années 80. Il y a des camarades professeurs (venus
de Cuba), un collège Jeunesse en Lutte, un oncle affabulateur qui remplit
peut-être sa piscine de Coca et des mangues vertes qu’on mange
après s’être anesthésié la bouche avec du
gros sel ; et dans le jardin un avocatier que le jeune narrateur ne comprend
plus aussi bien qu’avant : il a grandi et une autre vie l’attend,
ailleurs. Vif, coloré, savoureux, le récit charme le lecteur
non seulement par le dépaysement qu’il propose, mais par sa capacité
à moduler aussi bien son ton que son rythme, selon l’épisode
évoqué. Un admirable chapitre final se dit dans une seule phrase,
un seul souffle, comme pour mieux retenir l’instant et ce sentiment
de perte pour lequel la langue de l’auteur possède un si beau
mot : saudade.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 29 septembre 2007
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