
Les livres du mois
juillet
Etienne
Delessert
Grand Méchant
Gallimard
Jeunesse. Dès 7 ans.
Béatrice
Poncelet
Le panier l’immense panier
Seuil Jeunesse.
Dès 12 ans.
Marie
Sellier
Le rat m’a dit…
Illustr. de Catherine Louis
Sceaux gravés de Wang Fei
Picquier
Jeunesse. Dès 6 ans.
Albertine
La rumeur de Venise
Sur un scénario de Germano Zullo
La
Joie de lire. Dès 4 ans.
Béatrice
Poncelet, Etienne Delessert, Catherine Louis, Albertine : ces quatre artistes
n’ont que leurs origines suisses en commun. Tout, pour le reste, les
sépare, car chacun a su développer un style très personnel,
une approche de l’album absolument originale.
Souvent la question est posée : à qui s’adressent vraiment
les livres de Béatrice Poncelet ? Jusqu’ici du moins, des enfants
ou des adolescents en étaient les narrateurs, ou les protagonistes
premiers. Dans Le panier l’immense panier c’est une adulte qui
parle : elle dit la fadeur des jours, la monotonie du quotidien, l’ennui
de l’habitude : « Des alentours moins grands qu’avant, le
ciel plus bas, les prés moins gras… ». On lit la difficulté
à trouver un sens à cette destinée à deux qui
devient terne et prévisible. Et puis un beau jour tout s’éclaire,
un enfant va venir. Est-ce l’enfant de leur propre enfant ? Peut-être,
sûrement, qu’importe ; la vie reprend des forces, les journées
retrouvent leurs couleurs et les objets une raison d’être : l’immense
panier, quel meilleur endroit pour se cacher ?
Entrer dans un album de Béatrice Poncelet, c’est expérimenter
une façon de lire qui ne doit rien au conventionnel. Texte et images
sont si intimement liés qu’ils forment de vastes unités
de sens, auxquelles appartient également la typographie : les mots,
tout d’abord écrits en petits caractères, se fondent au
gris des décors, commentent sagement les polaroïds de lieux comme
désertés, puis soudain, avec l’arrivée de l’enfant,
la typographie et les images s’émancipent, se colorent, se superposent,
le texte même par moments disparaît, comme rendu inaudible par
les cris joyeux, les mots éclatent de vitalité, les pages sont
envahies de jouets, de chansons, d’histoires… Une lecture déstructurée,
décomplexée même, qui prend le lecteur dans une sorte
de cercle impétueux, faisant de lui le témoin, mais aussi l’acteur
ravi de ces « mouvements de l’âme » universels.
D’un abord plus classique, Grand Méchant met en scène
un loup affamé ; tyran sans merci, il dévore tous ceux qui croisent
son chemin et règne en maître absolu sur la contrée :
« Bientôt, prédit un renard, la planète sera trop
petite pour ce goinfre ! » Quand Etienne Delessert revisite les contes
de fées, c’est avec finesse et engagement. Dans Les sept nains,
c’était l’un des petits hommes, convié au mariage
de Blanche-Neige, qui évoquait sa rencontre avec la jeune fille. Aujourd’hui,
avec Grand Méchant (on remarquera la symbolique des titres qui se focalisent,
comme la narration, toujours un pas à côté de la tradition),
les trois petits cochons deviennent les instruments et les héros d’une
machination de tous les animaux de la forêt : on ne sait au juste s’ils
sont les appâts innocents désignés par deux chats rusés,
ou au contraire leurs protégés : « Ces dodus-là
sont bien mignons, fit l’un des chats. Leur peau douce et rose fera
perdre la tête à notre gaillard. »
Si le lecteur accède à une certaine sérénité,
avec la fin dramatique du méchant, une vague inquiétude demeure,
quant à la cruauté de ce monde, quant aux rôles et aux
intentions de chacun. La force des images de Delessert est pour beaucoup dans
ce sentiment : leur dramaturgie, l’enchaînement des plans et séquences,
l’extrême tension perceptible avant que quelques scènes
de partage amical ne permettent d’apaiser les angoisses, et toujours
les regards acérés de ses protagonistes, tous ces éléments
font de cet ouvrage une référence dans l’œuvre du
Lausannois exilé depuis belle lurette aux Etats-Unis.
On connaît – et les magnifiques albums parus ces dernières
années chez Picquier Jeunesse sont là pour le confirmer –
la fascination de la Neuchâteloise Catherine Louis pour la Chine. Dans
Le rat m’a dit, elle met en images un texte de Marie Sellier, à
qui l’on doit en particulier maintes approches innovantes dans le domaine
de l’art. Le grand format vertical de l’album accueille des collages
où seuls le noir et le rouge règnent : des papiers colorés
au rouleau, des silhouettes découpées et placées sur
les pages crème, on est dans l’évidence et la théâtralité,
et cela convient à merveille à ce conte véridique, nous
dit la narratrice, puisque c’est du rat qu’elle le tient, et le
rat « y était »… Il était au sommet de la
montagne de Jade, lorsque les animaux sont venus se présenter au Grand
Empereur du Ciel, dans l’espoir de se voir offrir l’un des signes
du zodiaque. Le buffle, le chien, le cochon, le serpent et d’autres
y parviendront, mais pas le chat : le rat avait promis de le réveiller,
or en parfait égoïste, il a préféré s’assurer
qu’il arriverait le premier auprès de l’Empereur !
Quel bijou, enfin, que La rumeur de Venise, d’Albertine ! Ce n’est
pas l’histoire de la sardine qui boucha le Vieux-Port de Marseille,
mais presque ; ici aussi on voit un poisson grandir, se métamorphoser,
devenir de plus en plus menaçant, de plus en plus improbable, jusqu’à
échapper à ceux-là mêmes qui l’ont fait naître
par leurs bavardages, et dans un clin d’œil final se muer en une
gracieuse sirène plongeant dans la lagune… Cette rumeur devait
fleurir et se propager à travers les ruelles de Naples, région
d’origine de Germano Zullo, compagnon de création d’Albertine
et auteur du scénario, mais les documents nécessaires aux collages
de la jeune artiste genevoise manquaient, et c’est donc le Grand Canal
qui sert de fil conducteur et de toile de fond à ce récit sans
parole. Parce qu’elle est muette, cette rumeur. Ce qui sort de la bouche
des commères et des compères postés aux balcons des palazzi
(on reconnaît même le fameux Palazzo Dario duquel, réputation
oblige, s’échappe la chimère la plus fantasmagorique),
ce sont les dessins d’Albertine, ce qui égaie les façades
grises, ce sont les couleurs d’Albertine et ce qui fait que cette balade
vénitienne est pleine de charme et de fantaisie, c’est l’humour
d’Albertine… L’ouvrage, plié en accordéon,
peut soit se feuilleter, soit se déplier en un long panorama où
clapotis et papotis bercent gaiement les rêveries des lecteurs.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 26 avril 2008
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