
Les livres du mois
février
Anne
Herbauts
Les moindres petites choses
Les albums Casterman. Dès 7 ans et pour
tous.
Si
parfois rien ne justifie les dimensions extraordinaires d’un album,
hormis un désir de visibilité, il arrive qu’un format
ou une conception inhabituels prouvent, page après page, leur raison
d’être… différents.
Le dernier album d’Anne Herbauts, Les moindres petites choses, est un
ouvrage sur l’indicible, sur des émotions et des sentiments à
la fois si ténus et si forts qu’on reste comme impuissants à
les formuler. Un jardinet, une maison, un lapin : c’est l’univers
de Madame Avril. De ces lieux confinés naît parfois un sentiment
d’infini, de « trop » : trop doux, ce jour, trop fragiles,
ces plantes, trop triste parfois, cette solitude, et puis à nouveau
trop, trop de beauté enfouie : « Madame Avril se dit qu’elle
est bien trop minuscule pour ces moindres petites choses ».
Magnifique ouvrage, qui tient à cerner si précautionneusement
les sentiments et sensations qui nous submergent, mais ne sont pas de l’ordre
de l’identifiable. L’album devient le reflet des perceptions évoquées,
ses pages se déplient à la manière de triptyques et le
geste même du lecteur rejoint la volonté de l’artiste d’ouvrir
le sens, de libérer l’imaginaire. Alors peintures et collages,
teintes et silhouettes viennent à la rescousse des mots. Pas parce
que les images montreraient une quelconque redondance avec le texte, mais
parce qu’elles-mêmes sont si riches de significations, leurs tonalités
si éloquentes que l’on comprend l’impossibilité
de formuler cette démesure, cet envol du quotidien vers une inspiration
inquiète, une poésie vivante et vibrante. Le lecteur, une fois
le livre refermé, se pose la même question que Mme Avril : «
… mais qu’allons-nous faire de tant de bonheur ? »
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 22 novembre 2008
Guillaume Guéraud
Oméga et l’ourse
Illustr. de Beatrice Alemagna
Editions du Panama. Dès 7 ans et pour
tous.
Nul
besoin de déplier les pages de Omega et l’ourse : les dimensions
de l’album – un très grand format à l’italienne
– permettent de s’immerger immédiatement dans les mots
de Guillaume Guéraud et les images de Beatrice Alemagna, un couple
d’artistes qui signent ici leur première œuvre en commun.
Le livre, admirable, dit une fascination : celle d’une fillette pour
une grande ourse que tout le monde craint. Quand un mouton est retrouvé
mort, les gens tremblent mais Omega sourit. Et quand l’ourse vient un
jour d’hiver à sa fenêtre, la fillette saute dans ses bras.
Commence alors une fuite heureuse, presque sensuelle, au cœur de la nature.
Jusqu’à une crête rocheuse qui fait prononcer à
l’ourse ces mots lourds de sens : « On ne peut pas aller plus
loin… ». Et quand un autre constat s’impose, « il
va falloir que je te mange », deux fins s’offrent au lecteur :
le consentement serein de la fillette, qui dit simplement « d’accord
» à cette parole de dévoration, puis une image de l’enfant
dormant tranquillement, tandis que les branches des arbres dessinent «
des sourires immenses » aux murs de sa chambre.
Une histoire étrange et dérangeante, questionnante aussi. Elle
dit la fuite en avant d’une enfant et d’une bête, parce
que le monde leur est, d’une façon certes différente,
hostile. Impossible d’y vivre, mais impossible d’y échapper.
Elle renoue avec les contes de la tradition, qui n’offraient pas de
happy end et osaient une cruauté exemplaire. Ici les auteurs nous laissent
le choix : celui de l’histoire ou celui du rêve, le second n’effaçant
pas le premier, mais le faisant entrer dans un autre type d’interprétation.
Les images de Beatrice Alemagna privilégient les tons froids, mais
leur inventivité radieuse, l’harmonie de leur composition disent
un monde serein. Celui des contes et des songes, qui parfois se rejoignent
dans l’imaginaire enfantin.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps
du 22 novembre 2008
André
Leblanc
Le piano rouge
Illustr. de Barroux
Le Sorbier / Amnesty International
Dès 7 ans
Une
nouvelle preuve, s’il en fallait, que tous les sujets sont à
présent abordés en littérature pour la jeunesse : deux
ouvrages récents, un album et un roman, ont choisi le thème
douloureux de la musique en univers concentrationnaire, tous deux s’inspirent
de témoignages et le précisent à leurs lecteurs.
Le rouge domine décidément, dans les albums qui évoquent
les années de la Révolution culturelle en Chine. Comme pour
répondre aux souvenirs de Chen Jiang Hong (S.C. du 18.10 2008), voici
un autre point de vue, plus adulte, plus engagé aussi. Parce que la
liberté des artistes dérange, parce que l’art en général
est alors considéré comme une occupation bourgeoise et inutile,
une jeune pianiste est envoyée en camp de rééducation.
Elle parviendra à y faire entrer clandestinement un piano, et chaque
soir, épuisée par sa journée de « travail et d’autocritique
», elle joue, pour tenir bon.
Un texte fort, une destinée exemplaire, des illustrations à
l’acrylique que viennent rehausser images et textes découpés
dans d’anciens journaux maoïstes, tout fait sens dans ce bel album
soutenu par Amnesty International.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 8 novembre 2008
Michael
Morpurgo
Plus jamais Mozart
Illustr. de Michael Foreman
Gallimard Jeunesse
Dès 10 ans
Lorsque
Lesley apprend qu’elle part pour Venise afin d’y interviewer l'illustre
violoniste Paolo Levi, la jeune journaliste jubile ; surtout, lui a dit sa
rédactrice, « ne lui pose pas la question Mozart ». Mais
Levi apprécie la présence anxieuse de la jeune fille et il se
souvient d’avoir entendu un jour que tous les secrets étaient
des mensonges, or il désire ne plus mentir. On saura donc pour quelle
raison il n’interprète jamais d’œuvres de Mozart lors
de ses concerts.
Souvent, avec Michael Morpurgo, cela se passe ainsi : il entend quelque chose
qui le bouleverse, alors il en fait une histoire. Ainsi d’autres seront
émus à leur tour et n’oublieront pas. Ici il s’agit
du témoignage de prisonniers juifs, des musiciens qui avaient une chance
de survivre s’ils acceptaient de jouer dans l’orchestre qui, souvent,
accompagnait les nouveaux arrivants tandis qu’ils marchaient vers les
chambres à gaz. Et Mozart était, en la circonstance, une musique
appropriée. Les aquarelles bleutées de Michael Foreman soutiennent
admirablement cette histoire dramatique, racontée avec la sérénité
de ceux qui ont accompli leur vie et leurs engagements.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 8 novembre 2008
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