

Les livres du mois
janvier
Gilles
Bachelet
Il n’y a pas d’autruches dans les contes de fées
Patrick Couratin pour Le Seuil Jeunesse
Dès 8 ans et pour tous.
Au
secours, Gilles Bachelet revient… Certes il a délaissé
son chimpanzé et ses éléphants (Le singe à Buffon,
Mon chat le plus bête du monde, par exemple, c’était lui),
mais c’est au profit d’une créature plus bizarre encore
: l’autruche. Il n’y a pas d’autruches dans les contes de
fées ; loin de se satisfaire de ce constat affligeant, il arme stylos
et pinceaux et part à la conquête de cette muse indomptée
– qui s’avèrera parfaitement indomptable !
« L’autruche et la bête », « L’autruche
et les sept nains », « L’autruche à la houppe »…
elles défilent, ces grandes emplumées, et sous le crayon piquant
de Bachelet se transforment vraiment en drôles d’oiseaux –
qui semblent d’ailleurs les premiers surpris de leur reconversion littéraire
! Un album pour rire à tout âge, mais aussi pour deviner les
allusions, savourer les commentaires, traquer les détails. Seul pré-requis
: connaître un peu ses classiques. Une raison de plus de continuer à
les raconter aux enfants…
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 4 octobre 2008
Arthur Geisert
Oink
Autrement Jeunesse
Dès 4 ans et pour tous.
Arthur
Geisert est un spécialiste de la gravure, de la sculpture et…
des cochons. Lorsqu’un éditeur américain, visitant un
jour une de ses expositions, lui propose d’écrire des livres
pour les enfants, il accepte l’aventure et réussit à faire
des porcs, porcelets, truies et autres gorets les héros de tous ses
ouvrages. Le dernier en date, Oink, doit combler son agent ; l’onomatopée
du titre étant également le seul vocable « prononcé
» tout au long de l’album, quelle commodité de traduction
!
Plus sérieusement, si ce livre comble quelqu’un, c’est
bien le lecteur, parce que parcourir ces gravures représentant des
scènes campagnardes et bucoliques est un pur régal : maman cochon
et ses enfants en promenade, maman cochon et ses enfants à la mare
– mais voilà que maman cochon, épuisée, s’endort
et les petits en profitent pour découvrir le monde…
De tendres déclinaisons de gris et de rose, des pages au graphisme
délicat, un humour joyeux, une typographie éloquente (les «
oink » se suivent mais ne se ressemblent pas, réjouissez-vous
que votre enfant vous demande une lecture à haute voix…) ; le
charme de cet ouvrage élégant et malicieux opère page
après page, jusqu’au dernier oink : le grognement de satisfaction
d’un lecteur bienheureux !
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 4 octobre 2008
Chen
Jiang Hong
Mao et moi
L’Ecole des loisirs
Dès 9 ans.
Ce
livre, Chen Jiang Hong l’envisageait depuis longtemps. Parce qu’il
avait trois ans en 1966, il lui importait de raconter cette enfance placée
sous le signe de la Révolution culturelle. Les conséquences
de ce totalitarisme absolu, c’est du point de vue de sa famille très
modeste qu’elles sont évoquées : le Petit Livre rouge
de Mao comme seule lecture, les voisins et amis soudain stigmatisés,
la nourriture rare, le départ du père en camp de rééducation.
Mais aussi la fierté ressentie le jour où il est devenu petit
garde rouge du Parti communiste.
S’efforcer de se remémorer cette époque de la façon
exacte dont il l’a vécue alors interdit tout jugement, toute
condamnation, et c’est très fort. Tout comme sont fortes les
images de Chen Jiang Hong, leur dramaturgie proche de la bande dessinée,
les séquences comme blessées par un rouge omniprésent,
et toujours le magnifique trait de l’artiste, à la fois hommage
à un art pictural millénaire et liberté conquise. Un
album superbe de raffinement et de retenue, parce qu’il s’agit
bien là de littérature, de peinture, non de politique.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 18 octobre 2008
Sherman Alexie
Le premier qui pleure a perdu
Albin
Michel / Wiz
Dès 12 ans.
Il
faut oublier le titre, plutôt malencontreux, et plonger dans ce beau
roman d’apprentissage qui loin d’être larmoyant, tire en
avant le lecteur, le charme et l’intéresse. Ce récit quasi
contemporain, en grande partie autobiographique, est porté par le jeune
Junior, un Indien Spokane vivant dans une réserve de l’Etat de
Washington. Junior raconte son enfance et son adolescence, plutôt difficiles
: naviguant sans cesse entre le commun et l’extraordinaire, entre ce
qui appartient à toute jeunesse – les amours, le sport, les études
– et ce qui est vraiment propre à cet ado-là : un physique
étrange (une hydrocéphalie lui a laissé un crâne
immense sur un corps très frêle, et des problèmes de vue),
la pauvreté endémique, le chômage et l’alcool qui
règnent dans la réserve, et surtout le fait de se retrouver
entre deux cultures, deux mondes. Parce qu’il va partir, Junior ; il
quitte la réserve pour aller étudier dans un lycée prestigieux
où il peine à se faire accepter, tandis qu’auprès
des siens il fait à présent figure de traître.
Une immense dose d’humour et d’autodérision fait qu’on
lit avec plaisir ce récit roboratif et optimiste, cette belle destinée
– littéraire – si généreusement racontée.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 18 octobre 2008
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