Les livres du mois
décembre
Elzbieta
L’Ecuyère
Rouergue. Dès 7 ans.
Dans son dernier album, subtilement intitulé L’Ecuyère, la grande artiste d’origine polonaise Elzbieta évoque son enfance aux attachements si chahutés.
C’est peut-être une bande dessinée. En tout cas, c’est un récit illustré par des longues cases, quatre par page, et sous chaque case, une phrase, parfois deux, mais jamais plus d’une ligne écrite.
Elzbieta ne nous avait pas habitués à tant de sagesse, à cette régularité de métronome qui va rythmer une lecture belle et émouvante, ne laissant pas le cœur s’échapper trop loin, puisqu’on serait vite submergés d’émotions si la narration, qu’elle soit écrite ou dessinée, ne canalisait avec tant de persévérance et de légèreté nos désarrois ou nos révoltes.
Car il s’agit ici de raconter l’histoire d’une enfant dont la mère et la sœur ne veulent pas, une enfant de trop pour cette « maman à une place », pour cette sœur si exclusive, alors le bébé à peine né, on le place dans une boîte à chaussures, sous la table de la cuisine.
On est presque en pays connu, le cruel pays des contes, où les parents savent si bien abandonner leurs enfants, les livrer à des marâtres ou les enfermer dans des châteaux peuplés de créatures étranges.
Or ce qu’Elzbieta relate ici sans aucun pathos, c’est sa propre histoire, sa propre enfance. En convoquant des figures familières à ses lecteurs – les clowns, les animaux bienveillants, mais aussi le squelette protecteur, la tante-sorcière – elle relie les petits cailloux qu’elle avait semés de livres en livres : et l’on comprend mieux dès lors les départs, les réminiscences, les attachements si souvent évoqués ailleurs, et la magique présence des saltimbanques de toutes sortes. Car quel autre motif que le cirque pouvait mieux signifier la vie bohême, qui est certes une vie d’artiste, mais aussi et surtout un déracinement, une non-permanence, une errance ?
L’enfant abandonnée grandira, retrouvera, après bien des péripéties, sa « fée-marraine », figure maternelle et maternante qu’Elzbieta avait racontée dans L’Enfance de l’art (Rouergue), un ouvrage que les parents pourront (re)lire, tandis que leurs enfants partageront les frayeurs et les douceurs de L’Ecuyère.
A travers ces tableaux d’une finesse peut-être encore jamais atteinte, véritables miniatures associant tant de techniques, avec toujours cette attention immense portée au fond (papiers travaillés, matières, filigranes, fibres et pigments), c’est tout l’art d’Elzbieta la faiseuse d’images que l’on retrouve. Et on lui est reconnaissant de la qualité littéraire et esthétique qu’elle offre aux enfants.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps du 24 septembre 2011
Simon Martin
Ma grand-mère chante le blues
Illustrations de Bertrand Dubois
Rouergue. Dès 6 ans.
L’une chante, l’autre invente. Voici deux belles évocations de grands-mères, que rien ne relie si ce n’est le regard de ceux qui les dépeignent, porté par l’attention à leurs souvenirs.
Le passé guide et fascine le narrateur de Ma grand-mère chante le blues : si elle chante, cette grand-mère, c’est parce qu’il y avait la guerre lorsqu’elle était jeune. Et avec la guerre des militaires étaient arrivés en Normandie, à l’image de Budy, un soldat noir américain, débarqué là avec sa guitare et ses chansons aux intonations et aux rythmes si particuliers : Budy Slim chantait le blues. Mais un beau jour la guerre s’achève et le soldat repart, laissant à la jeune femme « un grand vide dans le cœur et un grand plein dans le ventre ».
Cette aïeule qui ne tricote pas, ne fait pas de gâteaux, peine dans les escaliers, mais branche encore parfois sa guitare électrique se dessine de façon très dynamique, portée par un texte vif, subtil (de nombreuses correspondances sont évoquées, par exemple entre le bleu et le blues, ou encore les divers servitudes et manques, d’un côté et de l’autre de l’océan), et des illustrations vigoureuses, riches de détails parlants, de couleurs dansantes. Un portrait fort, résolument tourné vers le passé et donc la jeunesse d’une femme, et racontant avec spontanéité en quoi ils ont façonné une vie.
Raphaële Frier
Angèle et le cerisier
Illustrations de Teresa Lima
L'Atelier du poisson soluble. Dès 8 ans.
C’est au contraire le présent de la vieillesse qui est évoqué dans Angèle et le cerisier. Ou faudrait-il dire les présents ? Car il y a celui, rêvé par cette dame âgée, qui place à ses côtés une fillette dont elle attend impatiemment la visite, pour qui elle a cuit des petits gâteaux, et avec qui elle partage les joies du jardin. Puis il y a l’autre présent, le vrai serait-on tenté de dire, brutalement donné par un seul mot qui nous fait relire toute la journée de la vieille femme : Angèle, lorsque son fils arrive, lorsqu’elle sent sa présence à ses côtés, demande : « Papa ? ».
Un mot et on comprend que la vieille femme n’a plus toute sa tête, et pourtant tant de choses dans la tête. Ce que son fils respecte et valorise, feuilletant avec elle l’album de ses souvenirs : « Tu te souviens, regarde, le cerisier venait d’être planté. » Monologues et dialogues sont des exemples de concision et de finesse, tandis que les illustrations (dessins et découpages, pensées et volutes) suggèrent elles aussi que des réalités se croisent, que des perceptions se confondent.
Du raffinement à l’état pur.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps du 15 octobre 2011
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