
Les livres du mois
mai
Catharina Valckx
Haut les pattes !
L’Ecole des loisirs. Dès 4 ans.
Le père de Billy le hamster, qui veut faire de son fils un vrai gangster, a des doutes sur son aptitude à la méchanceté ; alors il lui confie un revolver (pas chargé), un masque et un chapeau, et la mission de s’exercer en disant « haut les pattes ! » à chaque animal qu’il rencontrera. Or le premier promeneur que l’apprenti bandit croise est Jean-Claude, le ver de terre : « Je n’ai pas de pattes », avoue-t-il, tout désolé. Avec Josette la souris, Billy aura plus de succès : elle ne sait au juste quelles pattes lever et décide, à la satisfaction générale, de lever une patte avant et une patte arrière. Puis, de concert, le trio continue son chemin, jusqu’à ce que Billy ait l’occasion de prouver « pour de bon » son courage.
Catharina Valckx propose là un bijou de livre, qui dit la vanité de la violence, ridiculise l’agressivité gratuite. Tout cela avec un humour délicieux, des petits héros croqués de façon drolatique, avec leurs mimiques recherchées, leurs attitudes aussi délectables que leurs répliques.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps du 8 janvier 2011
Anne de Preux
Naufrage en mer de Chine
Gallimard jeunesse / Hors-piste. Dès 12 ans.
Après avoir emmené son lecteur en Amérique latine, la Suissesse Anne de Preux lui propose une nouvelle aventure captivante, qui débute cette fois en Hollande, en 1750. Le jeune Jan a quatorze ans, des révoltes plein la tête, aussi son oncle le convainc-t-il d’embarquer avec lui pour la Chine : un long voyage qui métamorphosera le garçon au-delà des espérances de ses proches, tant les difficultés auxquelles il aura à faire face seront formatrices. Il y a non seulement la vie à bord, les humiliations et les corvées, la promiscuité avec des hommes de toutes origines et mentalités, il y a surtout la mer et ses caprices, ses dangers. Le bateau fait naufrage, mais ce n’est pas là le plus grand drame : l’oncle de Jan est accusé d’avoir voulu volé l’or qu’il ramenait de Chine, caché dans les cales entre thé et porcelaine.
L’écriture d’Anne de Preux, vive, aux dialogues ardents, embarque rapidement le lecteur dans ce roman historique véridique. Un épilogue inattendu éclaire en effet l’aventure du jeune Jan, la replaçant à la fois dans un contexte scientifique proche, et dans la sphère privée de l’auteure : narratrice privilégiée, elle s’attache à transmettre aussi bien l’authenticité des faits que la subtilité des émotions qui accompagnent cette épopée.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps du 8 janvier 2011
Delphine Chedru
Que deviennent les ballons lâchés dans le ciel ?
La Joie de lire. Dès 4 ans.
« Que deviennent les ballons lâchés dans le ciel ? » Et le seau oublié sur la plage ? Et la perle avalée par le trou de la baignoire ?
Les questions sont posées sur les pages de gauche de l’album, et lorsqu’on déplie la page de droite, qui montrait le ballon s’élevant ou la perle se dérobant, on trouve de mutiques réponses : des dessins pleins d’humour, de poésie, se succèdent pour évoquer cet envers du décor que Delphine Chedru invente pour nous : requin féroce muselé par le seau, ballon rattrapé par un Martien ou perle devenue joyeux accessoire au cirque des cafards...
Des réponses fantaisistes, mais porteuses de sens, d’enjeu : là où disparaissent nos menus objets règne souvent une nature domestiquée, influencée par l’homme et ses habitudes, miroir burlesque de nos mœurs et de nos fantasmes.
Un livre qui est une invitation à s’interroger plus encore, et surtout à inventer plus encore, puisque tout, dans son déroulement, y contribue : simplicité des questions, sobriété des illustrations, rien n’encombre la page, ni l’imaginaire du lecteur.
Un livre aussi qui dédramatise la perte, souvent si douloureuse pour un petit enfant : ici, la disparition n’est pas une fin, mais un début. Celui de la véritable aventure, qui porte joyeusement l’enfant jusqu’à la question finale : « Que deviennent les histoires une fois le livre refermé ? »
Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps du 22 janvier 2011
Hee-jin Song
Un vrai ours
Casterman. Dès 7 ans.
C’est un ours qui raconte, un ours plein de doutes existentiels : jongleur dans un cirque, il se croyait semblable à tous les autres ours, jusqu’à ce qu’une réflexion d’enfant sème le trouble dans son esprit : et si ce n’était pas ça, être un vrai ours ? Sa quête commence, il interroge un ours en peluche, un ours de zoo. Assailli de doutes, il ne parvient plus à jongler ; suivant enfin son instinct – et aussi une odeur de feuille, d’arbre – il s’éloigne de la ville, se débarrasse peu à peu de ses vêtements, pour finalement retrouver la forêt et aussitôt être pris d’une irrésistible envie d’hiberner...
Les illustrations, toutes de doubles pages, créent de très belles atmosphères qui accompagnent lumineusement cette quête d’une identité pressentie, niée, puis reconquise. Entre les mots et les regards des autres, en démêlant l’inné de l’acquis, ce « vrai ours » trouvera son « vrai moi ». Une fable tout à fait réjouissante...
Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps du 22 janvier 2011