
Les livres du mois
octobre
Madalena Matoso
Et pourquoi pas toi?
Le Rouergue. Dès 7 ans
Malika Doray
Chez les ours…
L'Ecole des loisirs / Loulou & Cie. Dès 1 an
On peut tourner une à une les pages d’un album, mais on peut aussi les couper en deux, ou les déployer comme un triptyque, et pourquoi pas sauter des feuillets et par là même réinventer le sens. Madalena Matoso et Malika Doray s’amusent, les enfants aussi.
Parce qu’il utilise un des ressorts les plus connus des livres-jeux – les silhouettes des personnages sont coupées dans leur hauteur et lorsqu’on tourne les portions de page ils reçoivent tel visage, ou tel habit – l’enfant saura tout de suite où situer cet album, et dans quel horizon d’attente se placer lui-même. Mais au-delà de la farce et du rire, il y a là du sens, jamais expliqué, jamais commenté et d’autant plus frappant qu’on reste dans un esprit ludique et aléatoire.
La moitié supérieure de la page est consacrée aux têtes et aux torses, la moitié inférieure montre l’activité à laquelle le personnage se livre. Et le message est là, si simple et si évident : tout est possible. Qu’on soit Blanc ou Noir, homme ou femme, jeune ou vieux, on peut faire une partie de pêche, promener un bébé dans son landau, jouer de la guitare électrique ou pousser un caddie. Quel meilleur moyen de lutter contre les clichés, le sexisme et les préjugés que de montrer la permutabilité des situations, leur flexibilité ?
Un livre d’une pertinence aussi vive que ses couleurs, dont la publication a été soutenue par la Ville de Genève et que les jeunes enfants fréquentant ses institutions ont reçu ; espérons que de nombreux autres aussi…
Toujours dans un registre joueur et pourtant riche de perceptions, imaginez deux livres placés sur une même base et se faisant face : on ouvre simultanément une page de celui de gauche, et une de celui de droite. Alors les lapins saluent les frères renards et les serpents s’embrassent devant les tantes chouettes. Mais on peut aussi être moins sage, et ouvrir deux pages à gauche et quatre à droite, alors les poules chanteront pour les libellules. On peut même varier l’expérience, multiplier les pages de titre en parcourant un seul des livres et en laissant le second fixe.
Pas d’autre enjeu ici que la fantaisie, l’imaginaire; mais ils sont bien servis par l’art de Malika Doray, sa façon drolatique d’utiliser l’espace de la page (et ici l’objet-livre en soi), ses personnages aux faces et profils un peu mélangés, dont elle force encore la présence en les entourant d’un épais trait noir, en les remplissant de couleurs vives ; tous ont des carrés ou des rectangles pour figurer leur corps, et pourtant tous respirent la rondeur, la bonhommie. Une première lecture tendre et décoiffante…
Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps du 25 juin 2011
Jean Leroy
Un faim d'ogre
Illustr. de Matthieu Maudet
L'Ecole des loisirs / Loulou & Cie. Dès 2 ans
Michaël Escoffier
Cherche figurants
Illustr. de Jean-François Dumont
Kaléidoscope. Dès 5 ans
Viviane Schwarz
Il n’y a pas de chats dans ce livre
Trad. de Claude Lager
L'Ecole des loisirs / Pastel. Dès 4 ans
Trois albums qui s’amusent à brouiller les pistes de la lecture, à décloisonner les rôles. Avec humour et adresse, chacun à sa manière taquine les conventions !
Dans Une faim d’ogre, les choses débutent de façon plutôt classique : un ogre affamé déambule dans un décor nocturne tout de bleu et de noir et n’a qu’un seul refrain à la bouche : « J’ai faim, j’ai faim, j’ai faim. » Il va engloutir le repas de la sorcière, puis celui du loup, mais ça ne lui suffit pas. Et s’il mangeait… ses petits lecteurs ! Un album cartonné pour rire et frémir, deux occupations particulièrement appréciées par les plus jeunes, qui risquent bien de se montrer eux aussi insatiables…
« Cherche figurants afin d’illustrer un conte pour enfants ». Telle est l’étrange affiche que les animaux de la forêt découvrent un beau matin. Il s’agit tout d’abord de comprendre ce que c’est, un figurant, et chacun y va de sa petite interprétation personnelle – premiers sourires. Puis le cerf, le sanglier, le renard montrent ce qu’ils savent faire, et les talents sont aussi variés que déroutants – seconds sourires ! Enfin les futures stars se présentent au domicile de l’auteur, et postulent. Et là, autre surprise, autres sourires… Michaël Escoffier, magnifiquement servi par le trait vif et expressif de Jean-François Dumont, signe un album plein de tiroirs et de miroirs. Niveaux de lecture, rebondissements et chute inattendue illustrent parfaitement la complexité de l’acte de création, et d’une certaine façon la portée illimitée de l’imagination !
Ici tout commence avec la jaquette du livre : d’un bleu pétant, elle laisse juste apercevoir trois paires d’yeux, traversés de cette affirmation qui est aussi le titre paradoxal de l’ouvrage : « Il n’y a pas de chats dans ce livre ». Et pourtant, si on soulève la jaquette, puis la couverture, on découvre bel et bien trois chats. Sur le départ. D’ailleurs ils disent au lecteur que ce n’est pas de chance, justement ils s’en allaient. Et ils essayent de repousser la page, de sauter hors des marges… Beaucoup de surprises délicieuses jaillissent de ce livre plein de dynamisme et de bonnes idées, jouant lui aussi avec les codes et les attentes, enchaînant les situations comiques et les poses expressives. Sans cesse interpellé, pris à partie, sollicité, le lecteur est aux anges.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps du 16 juillet 2011
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