Les livres du mois
Avril
Une
petite oie pas si bête
De Caroline Jayne Church, Albin Michel Jeunesse.
Dès 4 ans.
Caroline Jayne Church a vraiment l’art de dessiner
les gallinacés et autres oiseaux si possible palmés. Ce sont
des oies qui tiennent ici la vedette : cocasses et stylées, elles évoluent
sur un fond savamment travaillé, des papiers au grain duveteux, des
collages inventifs, où quelques extraits de journaux se perdent parmi
les herbages et les feuillages… Tout ceci est vif, gai, et sert un propos
que l’auteure-illustratrice se réapproprie subtilement : un troupeau
d’oies, blanches comme neige, snobent l’une des leurs qui se baigne
dans une mare boueuse. Seulement voilà : la « petite oie cra-cra
» est la seule que le renard ne pourchasse pas, les nuits de pleine
lune. Lorsqu’elles comprennent que c’est sa saleté même
qui la rend invisible aux yeux du prédateur, ses compagnes se précipitent
dans la mare. Le temps passe, à nouveau serein, et le jour où
la petite oie maligne voit des nuages lourds de neige s’amonceler au-dessus
de sa tête, elle se lave soigneusement, jusqu’à devenir…
blanche comme neige ! Un joyeux éloge de la débrouillardise,
mais aussi de la flexibilité, de l’astuce toujours réinventée.
Et bien sûr de la différence salutaire.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps du 26 mars
2005.
L’esprit,
le fantôme et la vache
D’Olivier Ka, Grasset Jeunesse / Lampe
de poche.
Dès 11 ans.
Tout
semblait si raisonnable, si routinier ; la famille de Pierre-Henri s’apprêtait
à fêter le centième anniversaire de l’arrière-grand-père,
Charles Mérincourt, inventeur mondialement connu du coton-tige. Domestiques,
élégante demeure, milieu feutré, le décor est
posé lorsque débutent des phénomènes pour le moins
inexplicables : le bol de chocolat de Pierre-Henri lui saute au visage, son
beau costume s’envole par la fenêtre, et sur la photo de famille,
tous les Mérincourt ont une tête de cochon.
Olivier Ka, familier de l’univers de la bande dessinée, mène
son petit monde tambour battant, de rebondissements en péripéties,
d’incidents en catastrophes. Car au final il s’avère que
c’est un copain de Pierre-Henri qui manifeste, ma foi peu gracieusement,
son désir de revenir dans la vraie vie, après avoir été
aspiré dans un monde parallèle. De l’humour, du suspense,
cette solidarité non dépourvue de rivalité que les enfants
affectionnent, un sens de l’initiative plutôt transgressif, et
des situations totalement délirantes pour passer un bon moment de lecture-détente.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps du 26 mars
2005
Ceci
est un poème qui guérit les poissons
De Jean-Pierre Siméon, illustr. d’Olivier
Tallec, Rue du monde.
Dès 5 ans.
Le poisson d’Arthur se meurt d’ennui ; « donne-lui vite
un poème ! » conseille sa maman. Mais c’est quoi, au juste,
un poème ? Le jeune garçon va voir dans le placard de la cuisine,
sous le lit des parents ; il court chez le marchand de vélos : «
Un poème, Arthur, c’est quand on aime : on a du ciel dans la
bouche. » Le vieux Mahmoud affirme lui qu’un poème, «
c’est quand tu entends battre le cœur des pierres.» A la
fin de la journée, Arthur pense ne pas avoir trouvé de poème
pour sauver son poisson ; alors il lui dit juste ce qu’il sait, à
propos du cœur des pierres et du ciel dans la bouche, et toutes ces autres
choses glanées au hasard des rencontres. Léon le poisson va
beaucoup mieux…
Une très belle harmonie unit les mots de Jean-Pierre Siméon
et les peintures d’Olivier Tallec : on est là dans un monde de
douceur et d’inspiration, le propos est sérieux – c’est
le mystère de la poésie qui est ici interrogé –
, les phrases sensibles ; les évocations du quotidien et les visions
surréalistes alternent dans les peintures d’Olivier Tallec ;
ses couleurs, on les connaît à présent, sont capables
de profondeur et d’exubérance, magnifiant des personnages dont
les postures, les yeux souvent fermés disent l’incroyable aventure
d’être en vie et de questionner cette vie. Un livre rare.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps
du 12 mars 2005
Les mots de la bouche
De Xabi M., illustr. d’Elodie Jarret, éditions
Sarbacane.
Dès 9 ans.
Léon
Flibuste est le roi d’une petite île dont les habitants manquent
singulièrement d’imagination ; à leurs yeux, les prairies
sont toujours vertes, et les surprises surprenantes… Léon Flibuste
veut connaître d’autres mots que ceux qui se disent sur son île,
alors il part. Il rencontre un fantôme gardant dans une valise les expressions
qu’il invente, un ogre mangeur de mots, une montagne d’illusions
perdues. Après bien des péripéties, c’est en héros
qu’il revient chez lui, des milliers de mots sous le bras.
Une fable, une « chanson douce » à la Eric Orsenna, joyeusement
loufoque, délicatement militante. L’écriture, les dialogues
sont soignés ; dans les illustrations au trait finement ciselées
d’humour, la gouache est utilisée avec tempérament, marquant
en quelque sorte la scénographie de la page. Une lecture à faire
en famille, en classe, pour rêver ensemble à la couleur de l’herbe
– et comment la dire…
Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps
du 12 mars 2005



