Les livres du mois
Décembre
Brundibar
Un opéra de Hans Krása, livret d’Adolf Hoffmeister
Dès 8 ans
Traduction
et adaptation par un collectif
Illustrations de Bertrand Bataille
Avec un CD proposant un enregistrement de l’œuvre
Gallimard Jeunesse Musique / coll. Grand Répertoire
Texte
de Tony Kushner
Illustrations de Maurice Sendak
Traduction d’Agnès Desarthe
L’Ecole des Loisirs
La
maman de Pepicek et d’Aninku est très malade : il lui faut du
lait, a dit le docteur. Hélas, le frère et la sœur n’ont
pas un sou. Peut-être, en chantant dans la rue, obtiendront-ils quelques
pièces ? Mais l’horrible Brundibar chante bien plus fort…
Cet opéra pour enfants du Tchèque Hans Krása a été
créé dans un orphelinat de Prague puis, dès 1943, il
fut joué plus de cinquante fois dans le ghetto de Terezin, où
avaient été déportés le compositeur et la plupart
des artistes. Deux maisons d’édition le proposent cet automne
aux enfants, reflets de deux démarches fort différentes : chez
Gallimard, où l’on a peut-être été plus respectueux
du texte original, un CD permet d’entendre les chansons de l’opéra,
tout en suivant, dans un album de petit format, la traduction française
et des images plaisantes ; l’essentiel est ici dans la musique, même
si, en fin d’ouvrage, les événements tragiques liés
à cet opéra sont expliqués au lecteur.
A L’Ecole des loisirs, éditeur français de l’immense
Maurice Sendak, la musique est oubliée au profit de l’histoire
– qui elle même se met entièrement au service de la mémoire.
Né à Brooklyn en 1928 de parents émigrés juifs
polonais, Sendak n’a eu de cesse de rendre hommage à ceux qui
ont disparu dans les camps ; dans sa version de Brundibar, qui n’est
d’ailleurs pas dépourvue d’humour, la mort est omniprésente,
des corbeaux menacent à chaque page, l’opulence croise la détresse,
les étoiles jaunes, mais aussi les murs du cimetière juif et
du ghetto disent la violence des ostracismes. Brundibar lui-même est
représenté en uniforme militaire, tandis que les enfants qui
se portent au secours de Pepicek et d’Aninku passent sous une banderole
« Arbeit macht frei ». Sendak a vu dans cet opéra une occasion
de réaffirmer son refus de la passivité, son désir de
justice – et que les faibles, en s’unissant, peuvent triompher
des forts. On peut toujours agir contre le mal, dit son œuvre pour les
enfants, mais la dernière page du livre, pied de nez tragique et funeste
palimpseste, est une menace qui n’existait pas dans l’œuvre
originale.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 4 novembre 2005
Anne
Kalicky
Les bateaux de papier
Illustrations de Vanessa Hié
Gautier-Languereau
Dès 5 ans
Edité
avec un grand soin, cet album allie un texte poétique – voire
lyrique, car l’enfant qu’il met en scène est un petit bonhomme
prompt à s’émerveiller – à des images très
élaborées, des ciels et des plans d’eau ou de sable admirablement
travaillés, parsemés de détails rares mais précieux
pour l’économie de la narration. Car c’est une histoire
de mer, un rêve d’embruns qui guide le petit Ottone. Enfant de
la ville, il s’invente des voyages, des horizons, des océans
; il s’imagine des vies de marin ou de capitaine : quel bonheur, le
jour où ses parents louent une maison sur la plage et qu’un vieux
pêcheur l’emmène à bord de son bateau rouge...
Un enfant timide mais porté par une grande passion, des adultes qui
le comprennent et l’encouragent, des rencontres heureuses, tout concourt
à faire de cet album un moment de lecture sereine où rêver
sa vie semble être le meilleur moyen de la vivre vraiment.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 19 novembre 2005
Bart Moeyaert
C’est l’amour que nous ne comprenons pas
Traduction de Daniel Cunin
Editions du Rouergue / DoAdo
Dès 14 ans
Trois
chapitres, mais aussi bien trois histoires, composent ce roman familial ;
le père est parti depuis longtemps et la mère délaisse
ses enfants pour des hommes de passage. Un amour exclusif lie les trois sœurs
(l’une a quitté la maison mais revient souvent, maman de substitution)
et Axel, seul garçon de la fratrie. Le roman tourne autour de ce dernier,
qu’un des amants de la mère vient trouver, la nuit, dans sa chambre
; la gravité de la situation, l’aveuglement de la mère,
tout est relaté par la jeune sœur d’Axel, qui voue à
cet aîné une passion au-delà du raisonnable.
Admirable récit, jamais désespéré, jamais complaisant
: d’une belle écriture souvent implicite, Bart Moeyaert peint
des tableaux remplis d’ombres, mais qu’illuminent des gestes,
des regards, le souffle d’une fillette blottie contre la nuque de sa
sœur, et cet espoir sans cesse réaffirmé par l’un
ou l’autre qu’un jour un homme « bien » aimera leur
mère et alors le bonheur entrera dans la maison.
Un roman à ne conseiller qu’à des lecteurs confirmés,
non à cause de scènes qui pourraient choquer – il n’y
en a pas, les choses sont dites avec pudeur – mais parce qu’il
faut une réelle maturité pour comprendre les sentiments, les
soucis, les aspirations de cette famille où les enfants sont infiniment
plus adultes que leur mère.
Sylvie Neeman
Article paru dans Le
Temps du 19 novembre 2005
•
Les
livres du mois de novembre
• Les livres du mois d'octobre
• Les livres du mois de septembre
• Les livres du mois de juillet


