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Les livres du mois

Juin

Moi, j’attends…
De Davide Cali, illustr. de Serge Bloch, éditions Sarbacane.
Dès 8 ans.

La couverture de cet album au format très allongé évoque une lettre ; à l’intérieur, beaucoup de blanc, car les personnages, finement dessinés au trait noir, réclament souvent peu d’espace. Seule touche de couleur, un fil de coton courant de page en page, fil rouge, bien sûr, de cette très belle évocation des perspectives d’une vie, à partir duquel l’illustrateur a multiplié les trouvailles : guirlande de Noël, écharpe fine, mouchoir d’adieu. Moi, j’attends… une fête, un amour, ou que vivre fasse moins mal…
C’est une existence entière qui est ici tracée en peu de mots, en quelques images délicates, les âges d’un homme, de son enfance à la vieillesse, des temps heureux aux temps plus douloureux. Davide Cali, qu’on connaît pour ses albums pleins d’humour parus chez le même éditeur, propose des phrases sobres que Serge Bloch, le dessinateur de la série des Max et Lili, interprète avec une sensibilité raffinée, glissant dans l’arc d’un dos, dans l’abandon d’une tête, toutes les émotions d’un être.
Un livre exceptionnel à plus d’un titre, et qui montre qu’avec un crayon, une bobine de fil, mais surtout un talent fou, on peut imaginer un ouvrage qui comblera petits et grands.

Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps du 7 mai 2005


Monsieur Hippopotame
De Tanikawa Shuntarô, trad. de Saïto Junko, illustr. de Hirose Gen, Picquier Jeunesse.
Dès 8 ans.

Sur la page de gauche, le texte, très bref – vertical et bleu pour le japonais, horizontal et noir pour le français. Sur la page de droite, l’illustration, parfois une pleine page aquarellée, parfois une simple silhouette aux courbes minutieusement hachurées, prodiges de délicatesse et souvent de drôlerie. C’est Monsieur Hippopotame qui est le héros de ces pensées et cogitations qu’on pourrait imaginer tirées d’un carnet intime. Et il a des avis sur tout, Monsieur Hippopotame, c’est d’ailleurs là ce qui fait son charme : sur les équations du second degré, sur le goût des disquettes, le son du tuba. Il commente les événements – et aussi les non-événements – de la vie avec une bonne humeur qui confine à la naïveté, avec un bon sens qui flirte avec le non-sens : « Un ami m’a avoué qu’il voulait être lutteur de sumô. Moi, je suis contre son idée. Parce que c’est une idée trop facile. »
Poète très réputé au Japon, l’auteur propose ici aux lecteurs de tous âges un ouvrage délicat, plein d’humour et de poésie.

Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps du 7 mai 2005

Si c’est une petite fille (Se è una bambina)
De Beatrice Masini, trad. de Sophie Gallo-Selva, La Joie de lire.
Dès 12 ans.

Difficile de ne pas être très ému à la lecture de ce chassé-croisé verbal de deux êtres perdus l’un sans l’autre, de deux solitudes trop soudaines… Une petite fille de six ans s’adresse à sa mère, qui vient de mourir ; ses tantes l’ont mise dans un collège religieux, loin de son grand-père aimé, trop loin de la vie d’avant le drame. Elle dit sa détresse de petite fille sage, et donc elle ne dit pas tout, promet beaucoup, reproche peu, dans des phrases sans ponctuation, longs monologues que l’on imagine à peine chuchotés, parfois un peu boudeurs. A ces mots de l’enfant répondent ceux de la mère, si triste de l’avoir laissée seule, incapable d’accéder à la sérénité censée l’envahir.
C’est un beau texte, qui livre les secrets de plusieurs âmes, les espoirs déçus, les soumissions à l’existence – les promesses de cette dernière aussi. Et qui s’achève sur une note plus sereine, l’acceptation réciproque de la vie sans l’autre.

Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps du 23 avril 2005


Ce que tu m’as dit de dire (Sola Andata)
De Marcello Fois, trad. de Nathalie Bauer, Gallimard / Scripto.
Dès 13 ans.

Premier roman pour les adolescents de l’auteur sarde Marcello Fois, Ce que tu m’as dit de dire met en scène trois garçons, que l’issue d’un match de water-polo va dramatiquement opposer : le vainqueur a-t-il triché, ou le vaincu se sert-il de mensonges, de calomnies pour disqualifier son adversaire ? Que devient l’amitié, lorsqu’elle est écartelée, lorsque elle doit se soumettre à des pressions abusives ? Et don Sazzini, le prêtre mais aussi le professeur de sport, pour quelles raisons voit-il ses convictions ébranlées au point qu’il envisage de partir, d’acheter cet « aller simple » qu’évoque le titre original ?
Superbe roman psychologique, tout en finesse, tout en subtilité ; on est dans le monde de la fin de l’enfance et l’intimité agitée de chaque protagoniste nous est révélée souvent indirectement (telle phrase, telle attitude de ceux qui l’entourent), mais aussi par des glissements syntaxiques qui soudain portent le lecteur au cœur d’une pensée toujours en ébullition, jamais apaisée, ces cogitations des adolescents qu’un rien émeut, que tout questionne. Moins « policier » que les récits de Fois pour adultes, ce roman tient le lecteur en haleine parce que tout y fait sens, et parce qu’il est porté par une écriture d’une intelligence rare.

Sylvie Neeman
Article paru dans Le Temps du 23 avril 2005

 

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